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Carnets de Corse
Volet de bois fermé sur une façade de schiste, gouttière envahie de végétation sèche

Quatre-vingt-dix ans de recensements : quels villages corses se sont vidés, lesquels se sont remplis

J’ai repris les douze recensements des 360 communes corses depuis 1936. L’île a gagné 60 % d’habitants, et 251 communes sur 360 en ont perdu. Voici lesquelles, de combien, et à quelle date la chute a été la plus rapide.

11 août 2026 37 min de lecture Anne Poggioli outil de calcul

« Vous allez voir, l’intérieur, c’est vide. »

La phrase m’a été dite au printemps dernier, sur le parking d’une aire de repos de la T20, par quelqu’un qui descendait vers le sud et qui n’avait encore traversé aucun village. Elle est fausse et juste à la fois, et c’est ce mélange qui m’a décidée à ouvrir le tableur.

J’ai donc repris les douze recensements que l’INSEE publie pour les 360 communes de Corse, de 1936 à 2023, et je les ai comparés un par un. Le résultat tient en deux nombres qui ne vont pas ensemble : l’île comptait 221 990 habitants en 1936 et elle en compte 355 486 en 2023, soit 60 % de plus, et pourtant 251 de ses 360 communes en ont moins qu’en 1936. La Corse ne s’est pas vidée. Elle s’est déplacée d’une vingtaine de kilomètres.

En bref : sur les 360 communes corses, 251 ont perdu des habitants depuis 1936 et 108 en ont gagné, alors que la population de l’île augmentait de 60 %. Les 97 communes dont le territoire touche la mer sont passées de 120 813 à 279 594 habitants ; les 263 autres sont tombées de 101 177 à 75 892. La chute a été la plus rapide entre 1936 et 1954, à près de 2 % par an dans l’intérieur, et elle s’est arrêtée autour de 1990. Quarante-sept communes comptent aujourd’hui moins de cinquante habitants ; il y en avait deux en 1936, et aucune de ces quarante-sept ne touche la mer.

Ce que douze recensements disent des 360 communes corses

  1. 251 communes sur 360 ont moins d’habitants qu’en 1936, soit sept sur dix, pendant que l’île en gagnait 133 496. Une seule, Carbuccia, retombe exactement sur son chiffre de départ : 379 habitants en 1936, 379 en 2023.
  2. La perte la plus rapide date de 1936-1954, à −1,98 % par an dans les communes de l’intérieur, contre −0,33 % par an entre 1975 et 1982. La saignée est très antérieure aux hôtels du bord de mer.
  3. Le dépeuplement de l’intérieur s’est arrêté en 1990. L’intérieur, soit 263 communes, est descendu jusqu’à 51 885 habitants cette année-là, puis remonté à 75 892 en 2023, soit 46 % de plus que son point bas.
  4. La distance à la mer classe les communes mieux que n’importe quel découpage administratif. Les 28 communes dont le centre est à moins de 2 km du rivage ont gagné 141 % ; celles dont le centre est à 15-25 km ont perdu 65 %.
  5. 47 communes comptent moins de cinquante habitants, contre deux en 1936. Aucune ne touche la mer. La plus petite, Érone, en déclare neuf.
  6. 36 communes n’ont jamais été aussi peu peuplées qu’en 2023 : leur recensement le plus récent est aussi leur minimum absolu depuis 1936. Le mouvement n’est donc pas fini partout.
  7. Les dix plus grosses communes rassemblaient 38,4 % des Corses en 1936 ; elles en rassemblent 51,7 % en 2023. Ajaccio à elle seule est passée de 25 542 à 76 320 habitants.

Comment j’ai fait ce calcul, et sur quelles données

Toutes les populations viennent d’un seul fichier : la base des populations communales de 1876 à 2023 publiée par l’INSEE en décembre 2025. Elle donne, pour chaque commune de France, la population à chaque recensement, ramenée à la géographie communale en vigueur au 1er janvier 2025. C’est ce dernier point qui rend la comparaison possible : les communes corses créées ou recréées après-guerre y sont traitées comme si elles avaient toujours existé.

Pour la Corse, la série commence en 1936 et pas en 1876. Les onze colonnes antérieures sont vides pour les 360 communes, je les ai comptées. C’est la raison pour laquelle cet article part de 1936 et pas d’avant : ce n’est pas un choix d’angle, c’est le début de la donnée.

L’échantillon

ParamètreValeur
Communes analysées360 (124 en Corse-du-Sud, 236 en Haute-Corse)
Recensements12 : 1936, 1954, 1962, 1968, 1975, 1982, 1990, 1999, 2006, 2011, 2016, 2023
Source des populationsINSEE, base des populations communales 1876-2023, mise en ligne décembre 2025
Géographiecommunes au 1er janvier 2025
Exclusionsaucune : les 360 communes sont dans le calcul, y compris les deux villes
Relevé effectué le9 août 2026

Le classement littoral / intérieur, je l’ai fabriqué moi-même

Je ne voulais pas d’une typologie toute faite, et je dirai pourquoi plus bas. J’ai téléchargé les contours communaux officiels diffusés par l’API Géo de l’État, assemblé les 360 polygones pour obtenir le trait de côte de l’île, et regardé quelles communes le touchent. Elles sont 97. Restent 263 communes, derrière. J’ai aussi mesuré la distance entre le centre de chaque commune et le rivage le plus proche : de 0,4 km à 40,9 km, médiane à 10,9 km. La méthode est grossière et vérifiable, ce qui me suffit : refaites les deux opérations avec les mêmes fichiers, vous retomberez sur les mêmes 97 communes.

Avant d’écrire une ligne, j’ai additionné mes 360 lignes par département pour 2022 : 166 045 habitants en Corse-du-Sud, 185 231 en Haute-Corse, exactement les chiffres publiés par l’INSEE. Pour 2023, ma somme donne 355 486, et c’est le titre même du Flash Corse n° 101.

Une porte de maison en schiste condamnée par une planche clouée en travers, ronces devant le seuil

Pourquoi le chiffre de 1936 que vous lisez ailleurs n’est pas celui-ci

Voilà le point sur lequel j’ai passé le plus de temps, et celui que je n’ai vu écrit nulle part.

Prenez Bastelica. La page Wikipédia de la commune donne 4 152 habitants en 1936. Le fichier de l’INSEE en donne 2 855. Prenez Corte : 6 014 d’un côté, 4 135 de l’autre. Prenez Tarrano, 321 contre 221. J’ai fait le rapport sur vingt-sept communes tirées des deux départements, de 245 à 52 208 habitants, du bord de mer comme du Niolu. Le rapport est le même partout : 0,6875, avec un écart de 0,6863 à 0,6889 qui s’explique par l’arrondi à l’unité.

Ce n’est pas une histoire de limites communales. C’est un coefficient, appliqué tel quel à toute la colonne de 1936. L’INSEE ne retient que 68,75 % de la population légale enregistrée cette année-là. À partir de 1962, les deux séries se confondent au chiffre près.

La raison est documentée, et elle est ancienne. En mars 1972, Alain Léry et Jacques Lenain publiaient dans Économie et Statistique un article intitulé « La population de la Corse : 200 000 ou 300 000 habitants ? ». Ils y écrivent que « les recensements français ne sont plus entachés de telles irrégularités, du moins en dehors de la Corse », et que dans ce département « les chiffres de population légale, tels qu’ils ont été proposés par les maires d’après le comptage des bulletins, apparaissent surévalués dès qu’on les confronte avec les statistiques de l’état civil ». Le signal qui les a mis sur la piste est imparable : rapportés aux populations déclarées, les taux bruts de natalité corses tombaient à 10,1 pour mille, le plus bas de France et de très loin.

Le mécanisme n’a rien de mystérieux. Une commune a intérêt à ce que son chiffre soit élevé, et la tentation est plus forte là où la population part : on compte les propriétaires de résidences secondaires, souvent électeurs sur place, puis tous ceux qui ont un lien avec le village. En 1968, les maires corses proposaient encore un total de 303 000 habitants. Après le recensement de 1954 et ses 247 000 personnes, une estimation fondée sur les cartes d’alimentation périmées et sur les passages maritimes et aériens aboutissait à 170 000.

Voilà ce que ça change pour vous : si vous lisez sur le site d’une mairie que le village comptait 1 759 habitants en 1936 et que vous comparez ce nombre au recensement d’aujourd’hui, vous mélangez deux séries qui ne mesurent pas la même chose. Le chiffre d’époque est supérieur d’environ 45 % à celui que l’INSEE retient. La chute reste énorme dans les deux cas. Elle n’est pas de la même taille.

C’est exactement ma règle de travail : le chiffre, la source, la date, la question posée. Les quatre, ou rien.

L’île a gagné 60 % d’habitants, et 251 communes sur 360 en ont perdu

Ces 60 % de plus sont le produit d’un déplacement interne, pas d’une croissance partagée : en 1936, les dix communes les plus peuplées abritaient 38,4 % des habitants de l’île ; en 2023, elles en abritent 51,7 %. Ajaccio a gagné 50 778 personnes à elle seule, quand les 123 autres communes de la Corse-du-Sud en gagnaient 17 951 à elles toutes.

Ce que ça signifie. Le solde d’une île ne dit rien de ses villages. C’est vrai partout, c’est spectaculaire ici, parce que l’écart entre les deux extrémités du classement est énorme : Biguglia est passée de 174 à 7 642 habitants, Tarrano de 221 à 16.

Comparé à ce qui circule. Corse Net Infos écrivait le 28 décembre 2017, sur la période 1968-2015, que 146 communes avaient gagné des habitants et 214 en avaient perdu. Sur 1936-2023, je trouve 108 contre 251. L’écart n’est pas une contradiction : plus la fenêtre est longue, plus la part des communes perdantes augmente, parce qu’on inclut la période où elles perdaient le plus.

Période observéeCommunes en hausseCommunes en baisse
1968-2015 (Corse Net Infos, 2017)146214
1936-2023 (ce relevé)108251

À retenir. Quand une page vous annonce que la Corse est la région métropolitaine la plus dynamique, l’information est exacte et elle ne vous apprend rien sur le village où vous allez louer. Demandez le chiffre de la commune. Il est public.

La chute la plus rapide n’est pas celle qu’on croit : 1936-1954

Les 263 communes qui ne touchent pas la mer ont perdu 30,2 % de leurs habitants entre 1936 et 1954, soit −1,98 % par an sur dix-huit ans. Aucune autre période ne s’en approche.

J’ai cru le contraire pendant quinze ans, et je l’ai répété. L’explication qui plaît à tout le monde veut que les villages se soient vidés dans les années soixante et soixante-dix, aspirés par le tourisme littoral et le béton du bord de mer. Les recensements disent autre chose. Entre 1975 et 1982, au plus fort de l’aménagement de la côte, l’intérieur ne perd plus que 0,33 % par an. Entre 1982 et 1990, 0,19 %. Quand les hôtels arrivent, il n’y a presque plus personne à faire partir.

PériodeCommunes de l’intérieur (263)Taux annuel
1936-1954101 177 → 70 571−1,98 %
1954-196270 571 → 63 037−1,40 %
1962-196863 037 → 58 863−1,14 %
1968-197558 863 → 53 917−1,25 %
1975-198253 917 → 52 699−0,33 %
1982-199052 699 → 51 885−0,19 %
1990-199951 885 → 57 013+1,05 %
1999-200657 013 → 63 398+1,53 %
2006-201163 398 → 67 597+1,29 %
2011-201667 597 → 71 234+1,05 %
2016-202371 234 → 75 892+0,91 %

L’enseignement. Le retournement est daté : 1990. Depuis, les communes de l’intérieur gagnent des habitants tous les recensements, à un rythme voisin de 1 % par an. Elles ont récupéré 46 % de plus que leur point bas. Cela ne veut pas dire que les villages se repeuplent, parce que ce total additionne des communes très différentes, et j’y reviens plus bas.

Une réserve que je dois poser. L’intervalle 1936-1954 fait dix-huit ans et la base ne propose aucun point entre les deux. La guerre, les morts au front, le départ des jeunes et le retour de rien y sont fondus ensemble. Je peux dire que la perte a été la plus rapide sur cette tranche. Je ne peux pas dire en quelle année elle a été la plus forte.

Sur le terrain. Si vous cherchez pourquoi la maison de votre famille est partie, regardez d’abord les registres d’avant 1954. C’est là que ça s’est joué. Les actes de naissance et de mariage de cette période se consultent en ligne aux Archives départementales des deux départements, et c’est gratuit.

La distance à la mer trie les communes mieux que tout le reste

Les 97 communes dont le territoire touche le rivage sont passées de 120 813 à 279 594 habitants, soit +131 %. Les 263 autres sont tombées de 101 177 à 75 892, soit −25 %. La part de l’île qui vit sur une commune littorale est montée de 54,4 % en 1936 à 78,7 % en 2023.

Le tri est encore plus net quand on passe de la frontière au gradient. J’ai rangé les 360 communes par la distance entre leur centre et la mer, et la variation change de signe entre 5 et 10 km.

Distance du centre au rivageCommunes19362023Variation
moins de 2 km2814 51534 972+141 %
2 à 5 km71101 567232 357+129 %
5 à 10 km7229 52443 479+47 %
10 à 15 km7625 89118 215−30 %
15 à 25 km8336 06812 697−65 %
plus de 25 km3014 42513 766−5 %

La dernière ligne est un piège, et je l’ai laissée exprès. Elle contient Corte, seule commune de l’intérieur profond à avoir grossi sans interruption depuis 1936, de 4 135 à 7 819 habitants. Retirez-la : les vingt-neuf autres communes situées à plus de 25 km de la mer passent de 10 290 à 5 947 habitants, soit −42 %. Une moyenne portée par un seul élément n’est pas une moyenne, c’est un déguisement.

Comparé au découpage officiel. L’INSEE a publié le 8 juin 2026 une étude qui range les communes corses en cinq profils et qui trouve la même chose par un autre chemin : 152 communes rurales de l’intérieur regroupent 42 % des communes et 13 % de la population, et 107 communes d’altitude éloignées des équipements n’abritent que 10 000 personnes, soit 2 % de l’île.

Sur place. Pour savoir si un village se vide, la question utile n’est pas son altitude ni son charme supposé. C’est le temps de route jusqu’à la côte, et il se mesure en minutes, pas en kilomètres. Un détour de dix-huit kilomètres sur une route de crête, c’est trois quarts d’heure, et ça change tout, comme le savent ceux qui ont déjà conduit sur les routes de l’intérieur.

Quarante-sept communes sous cinquante habitants, toutes à l’intérieur

En 2023, 47 communes corses déclarent moins de cinquante habitants. Elles étaient deux en 1936. Aucune de ces quarante-sept ne touche la mer, et leur distance médiane au rivage est de 14,8 km.

Voici le bas du classement, dans l’ordre : Érone (9), Tarrano (16), Piano (17), Campi (19), Piazzali (19), Piedipartino (19), Piobetta (20), Lano (21), Campana (22), Mazzola (22), Parata (22), Ampriani (23), Mausoléo (24), Carticasi (25), Monacia-d’Orezza (25), Ortale (25), Valle-d’Orezza (25).

Je n’écrirai pas que ces communes sont abandonnées. Neuf personnes vivent à Érone, et neuf ce n’est pas zéro : c’est une boîte aux lettres relevée, des ordures ramassées, un conseil municipal qui siège et des impôts locaux qui rentrent. Dire d’un village qu’il est mort devant quelqu’un qui y habite, c’est le rayer d’un trait.

Le mouvement d’ensemble de ce groupe compte davantage. Additionnées, ces 47 communes comptaient 5 527 habitants en 1936, 1 418 en 1990, 1 576 en 2006 et 1 482 en 2023. Elles n’ont pas suivi la remontée du reste de l’intérieur. Le retournement de 1990 les a effleurées et les a laissées là.

AnnéeCorse entièreCommunes littorales (97)Communes de l’intérieur (263)Les 47 sous cinquante habitants
1936221 990120 813101 1775 527
1954175 818105 24770 5714 494
1968205 268146 40558 8633 396
1982240 178187 47952 6992 045
1990250 371198 48651 8851 418
2006294 118230 72063 3981 576
2023355 486279 59475 8921 482

Deux intérieurs, et pas un. Les confondre fait dire n’importe quoi. Celui qui est à vingt minutes d’une côte ou de Corte se repeuple depuis trente ans. Celui de la Castagniccia haute et du Boziu continue de descendre. Trente-six communes n’ont jamais compté aussi peu d’habitants qu’au dernier recensement, parmi lesquelles Piano, Parata, Valle-d’Orezza, Zévaco, Palneca, Ghisoni, Zicavo et Levie.

En pratique. Si vous montez voir un de ces villages, sachez ce que vous regardez. Une façade refaite ne dit rien du nombre d’habitants, et une rue déserte à quinze heures en juillet non plus. Le comptage honnête se fait en février, volet par volet.

Un mur de pierre sèche en schiste et, derrière, une aire à battre circulaire envahie d’herbe sèche

Le détail, commune par commune

Choisissez une commune : l’outil affiche ses douze recensements, son écart depuis 1936 et l’année de son minimum. Les chiffres sont ceux de l’INSEE, y compris pour 1936, avec la correction expliquée plus haut.


Deux résultats qui m’ont surprise

Le découpage officiel ne sépare pas les gagnants des perdants. Je pensais m’appuyer sur les aires d’attraction des villes, la nomenclature que l’INSEE tient à jour depuis 2020. J’ai vite arrêté. La couronne de Bastia compte 92 communes, dont 26 gagnent des habitants et 66 en perdent ; elle va de Borgo, 10 311 habitants, à Érone, 9 habitants ; elle contient dix-huit des quarante-sept communes de moins de cinquante habitants. Statistiquement, Érone est dans l’aire d’attraction de Bastia. Sur le terrain, il y a une heure et quart de route. Le classement n’est pas faux, il répond à une autre question que la mienne, et c’est pour ça que j’ai fabriqué le mien.

Le seul village de moins de cinquante habitants qui en ait plus qu’en 1936. Cardo-Torgia, en Corse-du-Sud, comptait 21 habitants en 1936 et en compte 32 en 2023. C’est la seule des quarante-sept dans ce cas. Elle était déjà minuscule avant la guerre, et c’est probablement toute l’explication : on ne perd pas ce qu’on n’a jamais eu. Je le donne comme une hypothèse, pas comme un résultat.

Ce que ces deux-là nous apprennent : une donnée officielle n’est pas une donnée neutre. Elle a été construite pour répondre à une question précise, avec des corrections que son producteur n’explique pas toujours dans le fichier, et il faut savoir laquelle avant de s’en servir.

Ce que cette étude ne dit pas

Ce qui sort du périmètre. Je compte des habitants, pas des maisons, et pas leur âge. Un village peut afficher trente-huit résidents et cent vingt logements dont quatre-vingts sont des résidences secondaires ouvertes trois semaines en août : ces maisons-là ne sont pas des logements vacants au sens de l’INSEE, et c’est pourquoi un village presque éteint peut afficher un taux de vacance modeste. Je constate enfin des mouvements et des dates, je ne démontre aucune cause.

Les limites qui pèsent sur les résultats.

  • Le coefficient de 1936 est uniforme. L’INSEE applique 0,6875 à toutes les communes corses. Or la surestimation décrite par Léry et Lenain venait de pratiques locales, qui n’ont aucune raison d’avoir été identiques partout. Le classement des plus fortes pertes est solide dans son principe et discutable commune par commune.
  • Trois concepts de population se succèdent. 1936 et 1954 donnent la population totale, casernes et internats compris ; 1962 à 1999 la population sans doubles comptes ; depuis 2006 la population municipale. Le changement gonfle surtout le chiffre de 1936 des communes de garnison, c’est-à-dire des villes du littoral : il joue contre la croissance que je mesure là-bas, pas en sa faveur.
  • Les chiffres récents des petites communes sont des populations légales. Une commune de moins de dix mille habitants est enquêtée de façon exhaustive une fois tous les cinq ans, par rotation. Le chiffre « de 2023 » est calé sur une collecte étalée, pas sur un comptage fait cette année-là.
  • Rien avant 1936. De 1876 à 1931, la base ne porte aucune valeur pour la Corse. Le sommet démographique de ces villages est antérieur, et cette source ne permet ni de le situer ni de mesurer ce que la guerre de 1914-1918 leur a coûté.

Ce qui reste à faire. Croiser ces trajectoires avec les fermetures d’écoles, par commune et par date. Reconstituer les colonnes 1876-1931 à partir des dénombrements conservés aux Archives départementales.

Ce qu’on peut en faire

Si vous préparez un séjour

  1. Vérifiez le chiffre de la commune, pas celui de la région. La croissance de l’île ne dit rien du village. Comptez vous-même : les populations légales sont publiées commune par commune sur insee.fr, et l’outil plus haut vous donne les douze recensements d’un coup.
  2. Traduisez la distance en minutes. Le basculement se joue entre 5 et 10 km de la côte à vol d’oiseau, ce qui fait souvent trente à cinquante minutes de route. C’est le premier calcul à faire quand vous choisissez votre point de chute.
  3. Ne jugez pas un village à quinze heures en août. C’est l’erreur que j’ai faite en 2011 : j’ai compté les maisons fermées d’un village en plein mois d’août, j’ai conclu qu’il se repeuplait, et j’ai dû jeter la série. En février, un tiers des maisons que j’avais vues vivantes étaient closes depuis l’automne.

Si vous cherchez la trace de votre famille

  1. Concentrez-vous sur 1936-1954. C’est là que l’intérieur perd le plus vite, et les listes nominatives de recensement de cette période se consultent aux Archives départementales des deux départements.
  2. Ne reprenez jamais un chiffre de 1936 sans savoir d’où il vient. Celui d’une page d’encyclopédie et celui de l’INSEE diffèrent d’environ 45 %. Les deux sont défendables, ils ne répondent pas à la même question, et les mettre bout à bout ne veut rien dire.

Questions fréquentes

D’où viennent exactement ces chiffres ?

De la base des populations communales 1876-2023 de l’INSEE, mise en ligne en décembre 2025, en géographie communale au 1er janvier 2025. J’ai extrait les 360 lignes corses, vérifié la somme par département contre les publications de l’INSEE pour 2022 et 2023, et fait les calculs dans un tableur.

Pourquoi partir de 1936 et pas de 1876 comme pour le reste de la France ?

Parce que la source s’arrête là. Rien n’est renseigné avant 1936 pour les 360 communes corses, et le fichier n’explique pas pourquoi.

Est-ce que ces résultats valent pour la Balagne, le Cap ou l’Alta Rocca ?

Les chiffres sont exacts pour les 360 communes, ces micro-régions comprises. Mes exemples de terrain, eux, viennent du Centre Corse et de la Castagniccia, où je relève depuis 2009. Sur l’Alta Rocca et le Sartenais je ne suis qu’une visiteuse, et je m’en tiens à ce que dit le tableur.

Ce fichier dit-il quelque chose de la langue corse ?

Non, il ne mesure que des habitants. La question appelle d’autres enquêtes, dont les résultats se lisent avec beaucoup de précaution : comprendre une langue, la parler et déclarer la parler sont trois mesures différentes.

Peut-on citer ce travail ?

Oui, et les données sont publiques : reprenez le fichier de l’INSEE et refaites les calculs. La forme de citation est en bas de page.

Annexe : les chiffres

Les douze communes qui ont perdu la plus grosse part de leurs habitants

CommuneDépartement19362023VariationDistance à la mer
Tarrano2B22116−92,8 %11,2 km
Érone2B999−90,9 %22,0 km
Pastricciola2A89790−90,0 %24,3 km
Carticasi2B24525−89,8 %19,1 km
Mazzola2B21522−89,8 %18,3 km
Palneca2A1 209133−89,0 %19,1 km
Zévaco2A42950−88,3 %24,4 km
Aullène2A1 453184−87,3 %19,9 km
Lozzi2B815110−86,5 %28,8 km
Pianello2B37153−85,7 %15,5 km
Pietraserena2B42962−85,5 %16,1 km
Moïta2B40659−85,5 %11,7 km

Les douze communes qui ont le plus progressé

CommuneDépartement19362023VariationDistance à la mer
Biguglia2B1747 642+4 292 %2,5 km
Furiani2B2996 585+2 102 %2,8 km
Borgo2B55410 311+1 761 %3,9 km
Pietrosella2A1382 074+1 403 %2,7 km
Lecci2A1452 134+1 372 %2,9 km
Lucciana2B5836 923+1 088 %5,2 km
Alata2A3773 681+876 %4,1 km
Grosseto-Prugna2A4273 900+813 %1,6 km
Bastelicaccia2A5184 411+752 %4,3 km
Santa-Lucia-di-Moriani2B2141 514+608 %1,9 km
Ville-di-Pietrabugno2B4803 215+570 %1,9 km
Penta-di-Casinca2B5873 671+525 %3,7 km

Les données brutes

Le fichier source est en libre téléchargement chez l’INSEE, page Historique des populations communales. Les contours communaux viennent de l’API Géo et les aires d’attraction de la page Aires d’attraction des villes 2020. Les trois sont gratuits et sans inscription.

Pour citer ce relevé

Anne Poggioli. « Quatre-vingt-dix ans de recensements : quels villages corses se sont vidés, lesquels se sont remplis ». Carnets de Corse, relevé du 9 août 2026, d’après INSEE, base des populations communales 1876-2023.

Écrit par

Anne Poggioli

documentaliste de patrimoine, à Corte

Je transcris des registres et j'arpente les villages du Centre Corse depuis 2004. J'ai relevé plus de 1 200 linteaux gravés dans une quarantaine de communes. Je compte les volets fermés en février, jamais en août.

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