Histoire de la Corse : la chronologie complète, des mégalithes au rattachement à la France

Des statues-menhirs de Cauria au décret de 1789 : chaque période de l’histoire de la Corse racontée dans l’ordre, avec l’objet qu’elle a laissé, son lieu, et ce qu’il en coûte d’aller le voir.

Article de fond Par Anne Poggioli Publié le 9 août 2026 25 min de lecture

Linteau de porte gravé d’une date et de deux initiales sur une façade de schiste

En bref : l’histoire de la Corse s’étale sur près de neuf mille ans d’occupation humaine et se laisse découper en sept séquences, du Néolithique au premier siècle français, chacune ayant laissé sur l’île un bâtiment, une pierre ou un pont qu’on peut aller voir aujourd’hui. La chose la plus mal comprise de cette histoire tient en une ligne : Gênes n’a pas vendu la Corse à la France en 1768, elle en a cédé l’administration à titre provisoire, avec faculté de la reprendre contre remboursement, et personne n’a jamais remboursé. Prenez les périodes dans l’ordre, et associez chacune à un objet daté plutôt qu’à un récit : à Cauria, l’accès aux 30 stantare et au dolmen de la Funtanaccia est libre et gratuit, ce qui en fait le point de départ le moins cher de l’île.

En 2006, j’ai écrit dans le bulletin de mon association qu’une chapelle du Boziu datait « du temps des Génois ». Je le tenais d’un homme de quatre-vingt-un ans, né dans le hameau, qui me l’avait dit devant sa porte. Un an plus tard, j’ai arraché le lierre qui couvrait le linteau. Il portait 1867. L’homme ne m’avait pas menti : il répétait ce qu’on lui avait raconté enfant, et cette phrase-là avait circulé pendant un siècle sans que personne ne monte sur l’échelle.

C’est le problème de fond de cette histoire : elle se transmet énormément et se vérifie peu. Les dates rondes voyagent de guide en guide et finissent par avoir l’air vraies à force d’être répétées. Les objets, eux, ne bougent pas : un linteau gravé, une inscription de consécration, une notice de classement, un registre coté. Depuis 2004, je relève ces objets dans le Centre Corse et la Castagniccia ; mon fichier de linteaux datés en compte 1 247 au 1er juillet 2026.

Cette page suit l’île dans l’ordre, du Néolithique au XXe siècle, et donne pour chaque période ce qu’elle a laissé de visible, où c’est, et ce que ça coûte d’y aller. Je m’arrête aux traces bâties du XXe siècle sans entrer dans la séquence politique contemporaine, que je n’ai pas dépouillée. Je ne suis pas archéologue non plus : sur la préhistoire et l’Antiquité, je cite les travaux publiés et les notices officielles, avec le nom de ceux qui ont fouillé.

Ce que recouvre « l’histoire de la Corse » : sept séquences et leurs bornes datées

L’histoire de la Corse, c’est la succession de sept séquences réparties sur environ neuf mille ans, dont les six premières se lisent encore dans le bâti, et dont aucune ne commence là où la précédente s’arrête proprement.

Les bornes ci-dessous sont celles que retiennent les notices de la Collectivité de Corse et les publications archéologiques, pas un découpage de mon invention :

  • Le Néolithique et l’âge du bronze, de 5700 à 800 av. J.-C. environ, laissent les premiers villages, les alignements de menhirs, les statues armées et les casteddi, ces habitats fortifiés de hauteur.
  • L’Antiquité court de 565 av. J.-C. à 450 de notre ère : fondation grecque d’Alalia, conquête romaine entamée en 259 av. J.-C., deux colonies, Aleria et Mariana.
  • Le haut Moyen Âge et Pise, de 450 à 1284, apportent les invasions, la donation pontificale, puis les évêchés pisans et les églises romanes de schiste et de calcaire.
  • Gênes tient l’île de 1284 à 1755 : l’organisation en pievi, ces circonscriptions à la fois religieuses et civiles, les tours du littoral, les citadelles.
  • La Corse indépendante dure de 1755 à 1769, avec Paoli, une constitution, une université, une monnaie et une capitale à l’intérieur des terres.
  • L’entrée dans la France s’étale de 1768 à 1789 : le traité, la défaite militaire, puis le décret d’intégration.
  • Le siècle français, de 1789 à 1918, c’est le cadastre, les routes, le chemin de fer, l’école, et une saignée démographique qui commence bien avant 1914.

L’erreur serait d’y voir une file d’occupations subies par une population immobile. Entre 1284 et 1755, il y a eu des révoltes, des consultes, des alliances et de longues périodes où l’administration génoise fonctionnait avec des notables corses. Elle n’a pas non plus de date de naissance unique, et vous verrez plus bas que la question « quand la Corse est-elle devenue française » a trois réponses défendables selon ce qu’on entend par là.

Trois affirmations fausses qui circulent sur l’histoire corse, et ce que disent les sources

Trois énoncés reviennent dans presque tout ce qui s’écrit sur l’île, et les trois sont faux ou mal formulés. Ils comptent parce que ce sont ceux qu’on vous répétera sur place, et parce qu’ils changent le sens de ce que vous allez voir.

Premier énoncé : « Gênes a vendu la Corse à la France en 1768. » Le texte signé le 15 mai 1768 à Versailles s’intitule « Conservation de l’isle de Corse à la République de Gênes ». Ce n’est pas un titre de vente. Gênes cède au roi de France l’exercice de la souveraineté sur les places fortes de l’île et conserve la faculté d’en demander la restitution contre remboursement des frais militaires engagés, chiffrés autour de 30 millions de livres tournois. Elle ne l’a jamais fait. La demande a bien été présentée en 1789, la note française l’a rendue impossible, et le débat s’est éteint avec la République de Gênes elle-même.

Deuxième : « la constitution de 1755 a donné le droit de vote aux femmes. » Le suffrage prévu par le texte adopté à Corte le 18 novembre 1755 est indirect et se compte par feu : une voix par foyer fiscal, exercée par le chef de famille. Des veuves ont voté dans des assemblées de village parce qu’elles représentaient leur feu, et cet usage est attesté avant Paoli. Que des femmes cheffes de famille aient voté, c’est vrai et c’est remarquable pour l’époque. Que « les femmes » aient obtenu le droit de vote, non. Ce n’est pas la même chose, et la différence n’est pas un détail.

Le troisième est le plus répandu : « 40 000 Corses sont morts pendant la guerre de 1914-1918. » Les travaux universitaires donnent nettement moins. Sylvain Gregori, conservateur en chef du musée de Bastia, rappelait le 10 novembre 2025 que les historiens établissent le chiffre autour de 12 000, et il date l’apparition du mythe de la fin du conflit lui-même. Le monument de Vignola, près d’Ajaccio, a porté « 48 000 Corses tombés au champ d’honneur » depuis son inauguration en 1933, et l’inscription n’a été corrigée que dans les années soixante-dix. Didier Rey a publié une mise au point dans la revue Vingtième Siècle en 2014. Je ne tranche pas moi-même : je n’ai pas dépouillé les listes nominatives des 360 communes, et je renvoie à ceux qui l’ont fait.

Les trois versions fausses ont ceci de commun qu’elles sont plus flatteuses, ou plus dramatiques, que la version documentée. Une histoire qui arrange tout le monde mérite d’être vérifiée avant les autres.

Une inscription gravée dans la pierre d’un linteau, chiffres usés, lichen dans le creux des lettres

Mégalithes de Corse : Cauria, Filitosa et les casteddi de l’âge du bronze

Les mégalithes corses sont des pierres dressées, taillées puis parfois sculptées en figures armées, érigées entre le Néolithique ancien et l’âge du bronze sur quelques sites du sud de l’île. Je les connais en visiteuse : mon terrain commence quatre mille ans plus tard.

Ce qu’en disent les notices de la Collectivité de Corse et les archéologues qui ont fouillé :

  • Renaghju, sur le plateau de Cauria, commune de Sartène, est occupé vers 5700 av. J.-C., au Néolithique ancien. On y compte une soixantaine de petre zuccate, des pierres taillées, puis jusqu’à 180 éléments vers le Ier millénaire avant notre ère.
  • I Stantari, au même endroit, réunit au moins 30 statues-menhirs, fouillées par Roger Grosjean en 1964.
  • Le dolmen de la Funtanaccia, du IIe millénaire avant notre ère, est le mieux conservé de l’île. On l’appelle localement stazzona di u diavulu, la forge du diable.
  • L’alignement de Palaggiu, toujours sur Sartène, aligne 258 monolithes, le plus gros ensemble de menhirs de Corse.
  • Filitosa, commune de Sollacaro, porte des statues-menhirs armées, certaines dépassant deux mètres. Le propriétaire Charles-Antoine Cesari signale les pierres sur ses terres en 1946 ; les fouilles commencent en 1954 avec Grosjean.
  • Cucuruzzu, commune de Levie, est un casteddu de l’âge du bronze, habitat fortifié organisé dans un chaos granitique, avec une tour d’environ huit mètres de diamètre. Site signalé par Grosjean en 1959, étudié à partir de 1964 par François de Lanfranchi.

Le piège habituel, sur cette période, c’est le mot « celte » et l’idée d’un peuple unique qui aurait tout construit. Les datations s’étalent sur plus de quatre mille ans. Renaghju et Cucuruzzu sont plus éloignés l’un de l’autre dans le temps que Cucuruzzu ne l’est de nous.

Question budget : les trois sites du plateau de Cauria sont en accès libre et gratuit, avec un parcours d’environ une heure entre eux, tandis que Filitosa est privé et coûte 9 € par adulte. Les deux se visitent, ils ne se remplacent pas.

Aleria et Mariana : ce que les Grecs et les Romains ont laissé en Corse

L’Antiquité corse tient dans deux villes, l’une sur la côte orientale, l’autre à l’embouchure du Golo, et chacune se visite avec son musée. C’est la période la mieux équipée de l’île.

Alalia est fondée en 565 av. J.-C. par des Phocéens venus d’Asie mineure. Rome engage la conquête de l’île en 259 av. J.-C., et le site devient Aleria. La Collectivité de Corse date la présence romaine effective de la fin du IIIe siècle avant notre ère et compte trois colonisations successives : sous Sylla vers 81 av. J.-C., sous César en 46, sous Octave vers 32. La ville décline à partir du IVe siècle de notre ère, et un évêché y est attesté au VIe.

Mariana, sur la commune de Lucciana, est une colonie de citoyens romains fondée vers 100 av. J.-C. par Caius Marius. Le site est fouillé depuis les années 1930 et a livré un sanctuaire dédié à Mithra et les mosaïques de la basilique paléochrétienne. L’Inrap en donne une présentation documentée. Au-dessus des couches antiques se dresse la cathédrale Santa Maria Assunta, dite La Canonica, consacrée en 1119 par l’archevêque de Pise, et classée au titre des monuments historiques par arrêté du 12 juillet 1886 (notice PA00099209).

Deux détails d’organisation avant de prendre la route. À Aleria, le musée départemental Jérôme-Carcopino, installé dans le fort de Matra, ferme le dimanche hors saison, coûte 4 € en plein tarif, et prévient que certains espaces d’exposition peuvent être fermés en basse saison faute de personnel. Écrivez-leur avant de venir si vous faites le détour pour une salle précise. À Mariana, le parc archéologique est libre d’accès sans billet, alors que l’église de la Canonica ne s’ouvre qu’en visite guidée, sur des créneaux d’été.

L’erreur classique ici consiste à croire qu’Aleria est un site grec. Au sol, le forum, le prétoire, les thermes et le temple sont romains. La ville grecque est dessous.

Pise, Gênes et cinq siècles de bâti : églises romanes, tours et citadelles

Entre 1077 et 1755, la Corse est administrée depuis l’Italie, d’abord par Pise, puis par Gênes après la bataille navale de la Meloria en 1284, et cette longue période a produit la plus grande partie du bâti ancien encore debout sur l’île.

Le legs pisan est religieux et se reconnaît à l’œil : nefs simples, pierres posées en assises régulières, jeux de couleurs entre le schiste sombre et le calcaire clair. La Canonica de Lucciana, San Michele de Murato, la Trinité d’Aregno appartiennent à cette famille. C’est aussi de cette époque que date la structuration de l’île en pievi, ces circonscriptions à la fois paroissiales et civiles qui servent de cadre administratif jusqu’à la Révolution. Quand je cherche un acte de baptême de 1740, c’est par la pieve que je commence, pas par la commune : la commune n’existe pas encore.

Le legs génois est militaire et littoral. Les tours de guet sortent de terre entre 1530 et 1620, contre les incursions barbaresques. On en dénombrait 85 au début du XVIIIe siècle ; 67 tiennent encore debout aujourd’hui, dont 31 inscrites à l’inventaire des monuments historiques et deux classées, celle de Sénèque à Luri et celle de Poggio à Ersa. Les citadelles de Bastia, Calvi, Bonifacio, Ajaccio et Corte relèvent du même effort, sur plusieurs siècles.

J’entends régulièrement présenter ces cinq siècles comme une nuit de cinq cents ans, et ça me paraît injuste. La révolte de Sambucucciu d’Alandu date de 1358, celle de Sampiero Corso du milieu du XVIe siècle, et entre les deux l’île a des institutions, des notaires, des registres. Les plus anciens registres paroissiaux que je manipule aux Archives de la Haute-Corse remontent au XVIIe siècle, tenus en italien par des curés formés sur le continent.

Si vous cherchez des villages plutôt que des forteresses, sachez que le bâti rural de l’intérieur est presque toujours postérieur, XVIIIe et XIXe siècles, et que la lecture des linteaux le confirme. La sélection des villages qui méritent l’arrêt tient dans un autre article.

1729-1755 : la révolte, les consultes de Castagniccia et la constitution de Corte

La Corse indépendante naît de vingt-six ans de guerre et dure quatorze ans, de 1755 à 1769, et ses lieux de fondation sont deux couvents de Castagniccia, à moins de quinze kilomètres l’un de l’autre.

Le soulèvement commence en 1729. Le 30 janvier 1735, une consulte réunie au couvent d’Orezza, sur la commune de Piedicroce, rejette la domination génoise et vote une déclaration accompagnée d’un projet constitutionnel en quinze articles, rédigé par Sebastianu Costa à l’initiative de Ghjacintu Paoli, le père de Pasquale. Vingt ans plus tard, du 13 au 15 juillet 1755, une autre consulte réunie au couvent Sant’Antone di a Casabianca, commune de Casabianca, élève Pasquale Paoli au rang de général en chef de la nation corse. Le 18 novembre de la même année, la constitution est adoptée à Corte.

En quatorze ans, cette république installe :

  1. Une séparation des pouvoirs, avec une Diète générale, un Conseil d’État de neuf membres et un tribunal suprême.
  2. Une capitale à l’intérieur, Corte, choisie contre la logique littorale de Gênes.
  3. Une université, ouverte à Corte le 3 janvier 1765, fermée après quatre années d’existence, et qui ne rouvrira qu’en 1981. L’établissement actuel en assume la filiation.
  4. Une monnaie et une imprimerie, installées dans l’île.

Je vis à Corte, à dix minutes à pied du Palais national, et je passe devant le bâtiment plusieurs fois par semaine. Ce qui me frappe, c’est la modestie de l’échelle. On imagine une capitale ; c’est une grosse maison de ville dans une rue en pente. Cette disproportion entre le récit et l’objet est la meilleure leçon que le lieu puisse donner.

Les deux couvents sont en mauvais état. Orezza est en ruine ; à Casabianca il reste des murs et une commémoration annuelle. Je préfère vous le dire avant que vous ne fassiez trente kilomètres de virages.

1768-1769 : le traité de Versailles, Ponte Novu et la fin de la Corse indépendante

La Corse devient française en trois temps, en vingt et un ans, et la date que vous retiendrez dépend de ce que vous appelez « devenir française ».

Le 15 mai 1768, à Versailles, Choiseul pour la France et Sorba pour Gênes signent le traité examiné plus haut : cession provisoire, faculté de restitution, remboursement jamais versé. Ce jour-là, aucun Corse n’a été consulté et la République corse continue d’exister sur le terrain.

Un an plus tard, le 8 mai 1769, l’armée de Paoli est écrasée à Ponte Novu, sur le Golo, commune de Castello-di-Rostino. Les troupes du comte de Vaux ouvrent la route de Corte. Paoli s’embarque pour l’Angleterre en juin. Le pont génois qui a donné son nom à la bataille est aujourd’hui réduit à une arche brisée, en contrebas de la route, et le hameau y organise chaque année une commémoration. C’est à vingt minutes de chez moi, sur la T20, et il faut chercher un peu pour trouver où se garer.

Il faut attendre le 30 novembre 1789 pour que l’Assemblée constituante vote, sur proposition du député Christophe Saliceti, un décret déclarant que « l’île de Corse fait partie de l’Empire français » et que ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français. Le texte est sanctionné par lettres patentes en janvier 1790. Le décret a été publié dans les Archives parlementaires. C’est cette date, et non 1768, qui fait juridiquement de la Corse un territoire français de plein droit plutôt qu’un pays administré.

Trois dates, trois natures : un accord entre deux États tiers, une défaite militaire, un acte de droit interne. Les pages qui répondent « 1768 » ne sont pas fausses, elles répondent à une autre question que celle qu’on leur pose.

Un détail qui remet les échelles en place : Napoléon Bonaparte naît à Ajaccio le 15 août 1769, trois mois après Ponte Novu, dans une île que l’armée française vient de prendre et qui n’est pas encore juridiquement française.

Une arche de pont en pierre brisée au-dessus d’une rivière de montagne, végétation basse sur les culées

Le premier siècle français : un cadastre, des routes et un chemin de fer

La première chose que la France a faite en Corse, c’est mesurer l’île, et le document qui en est sorti reste l’instrument de travail le plus utile pour qui étudie un village corse.

Le plan terrier est levé entre 1770 et 1795. Une équipe d’une trentaine d’ingénieurs, géomètres et dessinateurs, dirigée par Dominique Testevuide, produit une carte générale, des rouleaux de plans au 1/10 800 et dix-sept registres d’enquête statistique. Un exemplaire est conservé au service historique de la Défense à Vincennes, un autre en Corse, numérisé et publié en données ouvertes par la Collectivité. C’est l’archiviste des Archives départementales de la Haute-Corse qui me l’a mis dans les mains vers 2005, avec une phrase que je répète depuis : demandez-vous toujours qui a commandé un document avant de le croire. Le plan terrier a été commandé pour établir l’impôt. Il montre ce qui produit, il voit mal ce qui ne rend rien.

Le reste du siècle est une affaire d’infrastructures :

  • Les routes impériales relient pour la première fois Bastia à Ajaccio par l’intérieur.
  • Le chemin de fer suit : la ligne Bastia-Ajaccio est ouverte en totalité le 3 décembre 1894, le tunnel de Vizzavona, 3 916 mètres sous le col, entre en service en octobre 1892. Le viaduc du Vecchio, entre Vivario et Venaco, 170 mètres de tablier métallique à 94 mètres au-dessus de la rivière, est construit de 1891 à 1894 par la Société de construction de Levallois-Perret, qui a succédé aux ateliers Eiffel. On l’appelle « pont Eiffel » par commodité, et cette commodité est approximative.
  • L’école arrive dans les villages de l’intérieur à la fin du siècle et laisse partout le même bâtiment carré à deux salles, souvent fermé aujourd’hui.

Mon père était cheminot aux Chemins de fer de la Corse. J’ai grandi avec l’idée que le train, c’était moderne. En travaillant sur les recensements, j’ai compris qu’il arrive au moment exact où les villages commencent à se vider, et qu’il a d’abord servi à en partir.

1914-1918 et le XXe siècle bâti : monuments aux morts et villages vidés

Le dépeuplement des villages corses commence avant la Première Guerre mondiale, et c’est le point sur lequel je me suis le plus trompée pendant quinze ans.

Je répétais, comme presque tout le monde, que l’intérieur s’était vidé à cause du tourisme littoral et du béton des années soixante et soixante-dix. Ce sont les recensements qui m’ont ôté ça de la tête, ligne à ligne. Dans les neuf communes du Boziu dont j’ai saisi les recensements nominatifs de 1818 à 1936, environ dix-neuf mille lignes, le sommet démographique est atteint avant 1900 et la chute est déjà nette en 1911. La guerre achève le mouvement. Quand les hôtels du bord de mer arrivent, il n’y a plus grand-chose à vider. Comptez vous-même, c’est public : les recensements sont consultables en ligne aux Archives départementales, et les populations légales commune par commune sont publiées par l’INSEE.

La guerre a laissé un bâtiment et un seul : le monument aux morts, présent dans presque chaque commune, souvent inauguré entre 1920 et 1935. Ce sont les objets historiques les plus fiables de l’île pour une raison simple : ils portent des noms, pas des chiffres ronds. Georges Ravis-Giordani et Jean-Paul Pellegrinetti leur ont consacré un ouvrage en 2011. Les décomptes établis à partir de ces listes tournent autour de 12 000 morts, une fois retirés les noms inscrits sur deux monuments à la fois, ce qui arrive plus souvent qu’on ne croit quand un homme est né dans un village et marié dans un autre.

Dans mes propres relevés, le XXe siècle se lit à autre chose : les toits. Sur les 1 247 maisons de mon fichier, 63 ont perdu leur toiture entre mon passage et aujourd’hui, dont neuf pendant le seul hiver 2019-2020. Une maison sans toit tient dix ans, quinze au mieux. Ensuite, ce sont des murs.

Je m’arrête là. Après 1975, je n’écris que du daté et du sourcé, et l’histoire politique récente de l’île demande un travail que je n’ai pas fait.

Dater vous-même une maison corse : la méthode du linteau

Si vous savez déjà lire une carte et que vous voulez ramener autre chose que des photos, voici comment on date un bâtiment sans être historien, avec un carnet et un peu de patience.

La méthode tient en quatre gestes, et je la pratique depuis le 14 août 2004, jour où mon compagnon maçon m’a montré un linteau à Poggiale : 1843, deux initiales, une croix, sous une maison qui n’avait déjà plus de toit.

  1. Cherchez la pierre au-dessus de la porte. Le linteau porte souvent une date gravée, parfois deux initiales, parfois un symbole. C’est la date de construction ou de reprise, pas la date du village.
  2. Notez ce que vous voyez, pas ce que vous en déduisez. J’écris « 1843 » et « B.P. », je n’écris pas « maison de la famille Pieri ». Deux initiales ne font pas un patronyme.
  3. Regardez la maçonnerie autour. Un linteau réemployé se repère à l’appareillage qui ne suit pas : la pierre datée est plus vieille que le mur qui la porte, et vous venez de dater un déménagement plutôt qu’une construction.
  4. Vérifiez en archive. Le recensement nominatif le plus proche vous dira qui habitait là, et le cadastre napoléonien, levé en Corse dans la première moitié du XIXe siècle, vous dira si la parcelle était bâtie.

Sur mes 1 247 entrées, la répartition des dates gravées est écrasante : l’immense majorité se situe entre 1780 et 1900. Cela ne signifie pas que l’île était vide auparavant. Les bâtiments antérieurs ont été repris, surélevés, recouverts, et la pierre gravée date la dernière campagne de travaux. Un village dont tous les linteaux disent 1860 n’est pas un village né en 1860.

Une précaution pour finir. Une porte sur deux est prise dans la ronce, et on ne monte pas sur un mur qu’on ne connaît pas. J’ai un sécateur, des gants et un bâton dans le coffre, ça suffit.

Où voir chaque période de l’histoire corse : accès, horaires et tarifs

Deux sites forment le meilleur point de départ pour qui a peu de temps : le plateau de Cauria, gratuit et libre, pour la préhistoire, et Mariana à Lucciana, dont le parc archéologique est libre et le musée récent, pour l’Antiquité et le Moyen Âge.

Le tableau ci-dessous rassemble ce que les sites officiels annonçaient à la date de rédaction. Les horaires de la Collectivité de Corse et des sites privés changent d’une saison à l’autre : vérifiez avant de faire trois heures de route.

PériodeStatutOrdre de prix
Néolithique et âge du bronzeCauria (Sartène) : I Stantari, Renaghju, FuntanacciaAccès libre en plein air, parcours d’environ 1 h ; fermetures possibles pour risque d’incendie de mi-juin à mi-septembreGratuit
Âge du bronzeFilitosa (Sollacaro)Site privé, ouvert du 1er avril au 3 novembre9 € adulte, 7 € de 6 à 17 ans
Âge du bronzeCucuruzzu et Capula (Levie)Ouvert d’avril à fin octobre, parcours de 3 km, chaussures de marche4 € plein tarif, 3 € réduit
AntiquitéAleria : site antique et musée Jérôme-Carcopino, fort de MatraFermé le dimanche hors saison ; certaines salles peuvent fermer en basse saison4 € plein tarif, 3 € réduit
Antiquité et Moyen ÂgeMariana (Lucciana) : parc archéologique, musée, église de la CanonicaParc libre d’accès ; musée fermé le lundi en saison ; église en visite guidée l’étéBillet de musée
Corse indépendanteMusée Pasquale Paoli, MorosagliaMaison natale, labellisée Maison des Illustres ; les cendres de Paoli y reposent2 € plein tarif, 1 € réduit
Société corse, toutes périodesMusée de la Corse, citadelle de CorteFermé le dimanche et le lundi hors saison, fermeture annuelle du 31 décembre au 14 janvier5,50 € plein tarif
Fin de l’indépendancePonte Novu (Castello-di-Rostino)Arche brisée visible depuis la route, aucun aménagement, aucun horaireGratuit

Les musées de la Collectivité et du Département sont à 2 € ou 4 €, et l’argument du prix ne devrait jamais vous retenir. Méfiez-vous en revanche des sites qui portent un nom de musée sans en être un : en cherchant le musée de la Corse, je suis tombée sur une ancienne adresse recyclée en site de casino. Le vrai musée s’atteint par museudiacorsica.corsica.

Pour les sites qui imposent une réservation ou une régulation d’accès en été, le détail est traité ailleurs sur ce site.

Par où commencer si vous avez une journée pour comprendre l’île

Commencez par le musée de la Corse à Corte, et donnez-lui deux heures pleines plutôt qu’une visite au pas de course.

Le musée occupe la citadelle, il ouvre tous les jours de mai à octobre et coûte 5,50 € en plein tarif. Vous y trouverez la société rurale, l’économie, les objets du quotidien, de quoi comprendre ce que vous verrez ensuite dans les villages. Montez au belvédère au passage, il est compris dans le billet.

Enchaînez l’après-midi sur la Castagniccia. Morosaglia est à une trentaine de minutes, la maison natale de Paoli coûte 2 €, et vous voilà au cœur des lieux de 1735 et de 1755. Arrêtez-vous dans un village au hasard sur la route et cherchez un linteau daté. C’est là que l’histoire cesse d’être un récit.

Gardez la fin de journée pour un village, et pas pour la photo. Marchez dedans une demi-heure, regardez combien de boîtes aux lettres sont relevées, et vous constaterez qu’un village de trente-huit habitants n’est pas un village mort. La confusion entre les deux est celle qui m’agace le plus.

L’hésitation habituelle, c’est de vouloir tout faire dans la même journée en ajoutant Filitosa ou Cauria. Renoncez-y : ces sites sont dans le sud, et les temps de route en Corse ne se déduisent pas du kilométrage.

Questions de lecteurs sur l’histoire de la Corse

Quand la Corse est-elle devenue française ?

Le 30 novembre 1789, si l’on parle de droit : c’est le décret de l’Assemblée constituante qui déclare l’île partie intégrante de l’Empire français, régie par la même constitution que le reste du pays. Le traité du 15 mai 1768 organise une cession provisoire entre la France et Gênes, sans acte d’intégration. La défaite de Ponte Novu, le 8 mai 1769, règle la question militairement. Les trois dates sont justes, elles ne répondent simplement pas à la même question.

Comment la Corse est-elle devenue française ?

Par un accord signé entre deux puissances étrangères, puis par une conquête militaire, puis par un vote parlementaire. Gênes, épuisée par quarante ans de révolte, remet à Louis XV l’exercice de la souveraineté sur les places fortes en mai 1768, en gardant la faculté de récupérer l’île contre remboursement. L’armée du comte de Vaux bat les troupes de Paoli en mai 1769. Vingt ans plus tard, des députés corses obtiennent de la Constituante que l’île soit intégrée de plein droit.

Gênes a-t-elle vendu la Corse à la France ?

Non, et le titre du traité le dit lui-même : « Conservation de l’isle de Corse à la République de Gênes ». Gênes garde un droit de restitution contre remboursement des dépenses militaires françaises, estimées autour de 30 millions de livres tournois, tente de le faire valoir en 1789 et ne peut pas payer. Le mot « vente » est une simplification qui a fini par tenir lieu de fait.

Combien de temps la Corse a-t-elle été indépendante ?

Quatorze ans, de la consulte de juillet 1755 à la défaite de mai 1769. La déclaration d’indépendance de la consulte d’Orezza du 30 janvier 1735 est antérieure et n’a pas débouché sur un État durable. Pendant ces quatorze ans, l’île a eu une constitution adoptée le 18 novembre 1755, une capitale à Corte, une université ouverte le 3 janvier 1765 et sa propre monnaie.

Quel est le site historique le moins cher à visiter en Corse ?

Le plateau de Cauria, à Sartène : accès libre et gratuit toute l’année, sauf fermeture pour risque d’incendie. Vous y voyez trois ensembles mégalithiques, dont au moins 30 statues-menhirs à I Stantari et le dolmen le mieux conservé de l’île. Comptez une heure de marche facile entre les trois. Les musées départementaux et de la Collectivité, eux, sont à 2 € ou 4 €.

Les villages corses se sont-ils vidés à cause du tourisme ?

Non, la chute démographique de l’intérieur est largement engagée avant 1900. Dans les neuf communes du Boziu dont j’ai saisi les recensements nominatifs, le maximum est atteint au XIXe siècle et le recul est déjà net en 1911. Le développement touristique du littoral arrive sur un intérieur déjà largement parti, et le détail commune par commune depuis 1936 est public.

Ce qu’il faut retenir de l’histoire de la Corse

Chaque période de l’histoire corse a laissé un objet daté, et cet objet est plus fiable que le récit qu’on vous en fera. Une pierre gravée, une notice de classement, un décret publié, une liste nominative de monument aux morts : ce sont des choses qu’on peut aller voir et vérifier soi-même.

Ce qui bouge en ce moment, c’est la partie ancienne : les fouilles continuent, et le musée archéologique de Mariana, ouvert en 2021, n’existait pas dans les guides publiés avant. Le bâti ordinaire, lui, tombe chaque hiver, et la seule chose qui le documente avant qu’il ne parte, ce sont des relevés d’associations et de particuliers. Personne ne tient ce compte à l’échelle de l’île.

Le premier geste, si le sujet vous intéresse vraiment : la prochaine fois que vous traversez un village corse, arrêtez-vous devant une porte et cherchez la date sur le linteau. Elle y est plus souvent qu’on ne le croit.

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Villages, langue et population :

  • Les villages corses qui méritent un arrêt, et ce qu’on y regarde
  • La population des communes corses depuis 1936, commune par commune
  • Le corse est-il une langue ou un dialecte ?

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